jeudi 16 août 2007

La "rebfondation" de l'art

Le champ de l’art reste l’un des lieux de prédilection d’un certain impensé totalitaire. Encore aujourd’hui, des outils conceptuels totalement avariés colportent dans l’aire de l’art une forte haleine coloniale. On parle encore – écho d’une époque nécrosée – d’ « art naïf », en ces temps dits de dialogue des cultures. De jeunes étudiants d’écoles de musique, partout dans le monde, s’entendent toujours dire qu’« une blanche vaut deux noires » et qu’est « naïve » toute création artistique ne respectant pas les conventions esthétiques « universalisées ». Nous autres francophones avons aussi une foule de références marquant notre art oratoire du fer des cales.
C’est connu qu’une colère noire est celle de la pire espèce. Connu qu’un « nègre » noircit, pour d’autres, des pages blanches. Poncif que broyer du noir, c’est vivre l’enfer, même si « un mariage à blanc » n’est pas nécessairement le plus heureux des ménages. Heureusement, Bongo a tenté de sauver notre peau en montrant que l’on pouvait être « blanc comme nègre », découverte, pour le moins éclairante…
Il est clair que nos arts, traités de « naïfs » doivent se renouveler. Non parce que quelques tradipraticiens leur auraient diagnostiqué naïveté ou insuffisances, mais parce qu’il est du devoir des diverses générations d’enrichir le patrimoine collectif d’originalité. Les formes vénérées de nos anciens peuvent ainsi être critiquées et dépassées pour que l’art, demain, soit meilleur.

L’œuvre critique est donc œuvre de salut publique, car elle trace les voies d’un lendemain enrichi. Au lieu d’une levée de bouclier, elle doit plutôt susciter une levée de rameau, puisqu’elle vient nous délivrer des chaines de la sclérose et réduire notre marge d’imperfection. Sa parole peut être dure. Mais l’on sait tous qu’un détergent n’est pas un sirop à la menthe. La critique a vocation de nous rafraichir l’esprit et non la gorge. Ne nous trompons pas sur les voies de l’ingestion. Le traitement a des rigueurs que nous sommes supposés intégrer.
Notre quête de perfection doit être en mesure de s’appuyer sur une introspection sans complaisance. Elle doit pouvoir débusquer toute lacune maternée à l’ombre de fausses certitudes et jeter une lumière vivace sur nos pratiques quotidiennes. Mais il nous faut trouver la voie idoine pour un avènement du changement.
Quel mode d’action devra guider notre démarche sur le chemin de la transformation ? Devons-nous vraiment entrer en rébellion contre ce qui nous semble être les tares de notre art ? La critique et l’autocritique peuvent-elles s’effectuer en toute inconscience patrimoniale ?
Il me semble que la critique de soi doit pouvoir se distinguer de l’auto flagellation. Bien qu’on reconnaisse le fakir à la mortification, tout acte de mortification ne fait pas de nous des fakirs. Méfions nous de la fausse posture critique qui n’est finalement qu’une variante de la religiosité de nos grands-mères, cette piété « manioc » confondant spiritualité et rite, conversion et superstition, intercession et incantation, remise en cause et mise en croix. Quand il n’y a pas de péché à confesser, il n’y a pas de honte à se taire.
C’est vrai que nous appartenons à un continent où les thérapies douces sont souvent perçues comme inefficaces et où, seul le goût d’une nivaquine ou la morsure « apocalyptique » d’une seringue douteuse peut convaincre certains d’avoir subi un traitement médical. Contre ce masochisme d’écurie, il faut poser en des termes clairs, les contours de nos éventuels échecs collectifs.
Il nous a été parlé d’art naïf et l’esclavage mental s’en est fait l’écho. Mais, au fond, l’art a-t-il jamais été naïf ? La notion d’art ne porte-t-elle pas, en elle-même, la postulation d’une intelligence à l’œuvre dans la reconstruction du matériau originel ? Et si c’était par inaptitude à pénétrer le champ symbolique d’autrui que l’on estimait sa démarche naïve ? L’art de l’autre ne serait alors naïf qu’à la mesure et à l’étendue de notre ignorance, désarticulé qu’à la mesure du strabisme de nos propres représentations, naïf que du fait de nos lacunes érigées en instance de validation. L’insuffisance ici, se trouverait moins dans la forme produite que dans le regard de l’apothicaire croyant soigner – avec des décoctions – une différence perçue comme maladie de la création.
Nous sommes aujourd’hui face aux cimaises de notre histoire. A nous de choisir les tons de notre apport. Perfectionner le tableau, sans en refaire le portrait me semble être un impératif moral. Il était question de refondation, nouvel horizon dans la toile nationale. A ce projet fut confronté celui de forces nouvelles. La guerre des nouveautés nous a ramené au passé, en termes d’acquis du développement. Mais au regard de l’expérience nationale, nous pourrions bientôt nous targuer d’avoir développé une expertise quasiment endogène de gestion de nos contradictions.
Nos arts nationaux devront bien un jour se renouveler. Sous l’effet du temps, mais bien plus fondamentalement, sous l’effet de notre action. Il est question pour nous de mettre en exergue la part de moralité manquant cruellement à la formulation de notre projet d’autocritique. La moralité dont il est ici question nous permettrait d’offrir ce que nous croyons être un nouveau pagne à la mère, sans nous croire obligés de lui cracher au visage.
La refondation et la rébellion, sont deux formes d’écriture que les fils de ce temps ont cru devoir expérimenter sur la voie de la refonte de notre style. L’art en est aujourd’hui à se déployer sous la forme hybride de la «rebfondation». L’écriture picturale ainsi obtenue n’est pas nécessairement la plus envoûtante, mais elle a l’avantage de ne pas transformer notre quotidien en exposition de peinture.
Excellences Lectrices, Excellences Lecteurs, nous pourrons bien faire la fine bouche. Mais qui saura nier que le passage de la refondation à la « rebfondation de l’art » est fille des outrances ? Le progrès a beau nous passionner nous ne pourrions quelquefois l’atteindre sans adéquation à certaines formes jugées les plus irrégulières.

jeudi 9 août 2007

Etes vous Librafricains ?

A l’heure où la Côte-d’Ivoire fête le 47ème anniversaire de son accession à l’indépendance, un dialogue indirect s’est engagé entre les présidents Sarkozy et Koulibaly. Deux personnalités de la même génération, le premier ayant à peine deux ans de plus que le second. L’échange porte sur le devenir de l’Afrique. Le nouvel élu français dit militer pour un projet baptisé l’Eurafrique. Le second, lui, en appelle, plutôt, à la Librafrique. C’est au Sénégal d’Abdoulaye Wade que Sarkozy a choisi de présenter sa vision. Il disait s’adresser à toute la jeunesse africaine : le président de l’Assemblée nationale de Côte-d’Ivoire, qui n’est pas nécessairement vieux, lui donne la repartie.

Le concepteur de « l’immigration choisie » avait choisi, voici une dizaine de jours, de dire aux jeunes africains, « Je sais l'envie de partir qu'éprouvent un si grand nombre d'entre vous confrontés aux difficultés de l'Afrique. Je sais la tentation de l'exil qui pousse tant de jeunes Africains à aller chercher ailleurs ce qu'ils ne trouvent pas ici pour faire vivre leur famille ». D’Abidjan, la réponse a été sans circonvolution : « De nombreux immigrés apportent à la France leur travail, leur talent, leur argent. Nombreux aussi sont ceux qui fuient les dictateurs et les autres régimes liberticides que vous installez chez nous ». Passé cet échange de bon-procédés, lumière sur les deux visions.

Son Eurafrique, Sarkozy la présente, volontiers, comme « le plus grand rêve de paix et de prospérité qu'Européens et Africains sont capables de concevoir ensemble ». Sans être un machin, l’Eurafrique aurait, nous dit Sarkozy, « un pivot ». La pièce maitresse ainsi présentée procède, comme en physique ondulatoire, d’un espace de propagation initial : l’« Union Méditerranéenne », déjà proposée à tous les pays riverains de la Méditerranée par la France.


A ce stade de la plongée, au moins deux questions viennent à l’esprit : pourquoi le rêve Eurafricain s’enferme-t-il entre deux continents en s’amputant volontairement les chances spatiales inouïes que lui autorise son statut onirique ? Si l’onde se propage par cercles concentriques, les pays subsahariens ne sont-ils pas condamnés à vivre à la périphérie du mouvement, une satellisation de fait ?


A la mise en ghetto élargi, le Président Koulibaly préfère le vaste champ de la liberté. Il parle d’Afrique, non pour célébrer l’autisme et le nombrilisme, mais pour invoquer la liberté. La parole du Librafricain est claire « Nous ne voulons pas de votre liberté en double standard, et sous surveillance ». Les mots par lesquels se définit la Librafrique elle-même ont la saveur immaculée d’un credo. Et le Président Koulibaly en déclenche ici le jet vivifiant : « Nous voulons redevenir libres. Il ne s'agit pas d'un retour à un quelconque âge d'or. Il ne s'agit pas d'une option pour nous, mais de notre survie. Il s'agit d'être simplement des humains, de vivre comme tels et d'être traités comme tels. Nous ne voulons pas de traitement de faveur. Nous voulons avoir notre liberté de choix. Nous voulons tirer profit des droits imprescriptibles que nous avons d'être propriétaires de nous-mêmes en tant qu'humains. Nous voulons être libres dans la mondialisation, comme nous ne l'avons jamais été sur les marchés des esclaves. Sur les marchés coloniaux. Dans le pacte colonial. Nous ne voulons pas aller sur les marchés mondiaux enchaînés par des accords protectionnistes ; ni avec la France, ni avec l'Europe. (…) Au lieu de l'Eurafrique, nous voulons la Librafrique ».


En les observant sereinement l’on réalise que l’Eurafrique est en fait un anachronisme rebaptisé. Car c’est bien par « Eurafrique » qu’a été organisée la traite négrière. Une certaine élite Européenne et ses compères africains - vassalisés - ont mis en œuvre ce crime contre l’humanité avant qu’il ne se communie en colonisation. La même Eurafrique a ensuite innervé le parti-unique, par la mise sur pied de réseaux sanguinaires, sanctuarisés par des chancelleries complices. C’est bien par « Eurafrique » qu’une certaine pègre politique est entretenue à la tête de pays africains par des appuis occidentaux univoques. L’Eurafrique tel qu’elle a vécu jusqu’à ce jour, n’aurait jamais dû exister. Elle a pourtant eu cours et appartient donc désormais à une histoire commune que nous ne saurions renier. Mais comme le dit un Niamkey Koffi des grands jours, « Il y a pathologie quand l’étape s’érige en terminus ». Ainsi, aussi vrai qu’est passée l’ère des rigolos, a vécu le temps de l’Eurafrique.

Mais la Librafique qu’est-ce pour nous aujourd’hui ? Au plan psychologique, c’est une conscience identitaire décomplexée et n’attendant, comme tel, ni reconnaissance, ni approbation de quelque instance exogène. Au plan du développement, une prise en main très claire des politiques d’éducation, afin que soit éradiquée la chape d’ignorance dont la présence annihile l’immense potentiel humain du continent.


Au plan artistique, une création dont la reconnaissance cesserait de dépendre de la glose de jurys estivants, au plan religieux, la nette différence entre les valeurs spirituelles et les supports culturels, vecteurs circonstanciels de vérités éternelles. Au plan politique, une capacité de transcender les clivages des idéologies moisies, mais l’émergence de modèles de résorption de nos contradictions, endogènes et pacifiques.


Au plan économique, une éducation à l’épargne, couplée d’une valorisation de l’effort comme creuset de l’avoir, au plan académique, une écoute diligente des besoins spécifiques du continent et l’investissement d’une part essentielle des budgets nationaux dans les domaines de la connaissance. Au plan écologique, une conscience claire du respect de l’environnement, comme pierre de touche d’un respect des droits de l’homme….


Excellences Lectrices, Excellences Lecteurs, qui donc a mandaté Sarkozy pour parler au nom de l’Europe ? Tous les pays européens adhèrent-ils au projet eurafricain ? Quels pays africains ont-ils participé à la conception d’un tel projet, pour qu’il soit considéré comme "Eurafricains" ?
La Librafique, parce que capable de distinguer le Christ du Père Noel subodore à mille lieues l’immensité de la supercherie.

Etes-vous Librafricains ? N’attendez pas que tombent toutes les chaines. Le premier moment de la libération, c’est la liberté de se considérer comme libre !

jeudi 2 août 2007

Houphouétistes, Sarkozy et le piège du ressentiment

Dans l’histoire des nations, il est des rencontres auxquelles un homme politique ne peut se soustraire sans porter l’estampille d’un désaveu indélébile. La cérémonie dénommée « Flamme de la paix » est certainement de celles-ci. La lucidité la plus commune, le bon-sens le plus élémentaire, la courtoisie la plus rudimentaire, auraient voulu que les cinq personnalités longtemps auréolées du titre ronflant des « cinq grands » soient toutes présentes à ce grand rendez-vous de notre histoire nationale.

Il est évident que les 20 millions de citoyens que compte notre pays, ne pouvaient tous s’engouffrer dans ce stade municipal de Bouaké, mais les cinq personnalités censées les incarner auraient pu au moins les y représenter, comme aux jours où il était question de postes à partager, de ministères à dépecer, de strapontins à accaparer. Par quelle arrogance donc Bédié, Ado et Banny ont-ils pu mépriser le symbolisme de la réunification de la Côte-d’Ivoire ? Quels maléfices, quels sortilèges ont-ils pu incliner ces personnalités à dédaigner, d’une façon aussi incroyable, la mémoire des nombreux morts de la crise ivoirienne ? Qui donc a pu jamais autoriser l’ex-Président à mépriser la Côte-d’Ivoire immolée ? Par quelle race d’orgueil l’ex-député de Daoukro a-t-il pu couvrir de son dédain, le parterre des invités de la Côte-d’Ivoire ?

Quelle vanité a poussé l’ex-premier Ministre à fouler aux pieds la présence des Présidents Toumani Touré et Blaise Compaoré, lui qui rêvait en 1992, d’une Côte-d’Ivoire « avec un autre nom », une Côte-d’Ivoire qui s’étendrait du Golf de Guinée au Sahel ? Comment l’ex-candidat potentiel à la présidentielle de 2000 a-t-il pu tenir pour nulle l’existence de Thabo M’Béki, Président de l’Afrique du Sud ?

Qui donc a réussi à abuser le prince de Morofê sur le bien-fondé de sa non-participation à la cérémonie de la paix ? Qui donc lui a fait avaler que sa présence aux côtés de la Côte-d’Ivoire réunifiée serait un péché ? Quelque notable éméché ? Quelque artiste « néo-houphouétiste » ?
Ces trois absences remarquées, aurons-nous perçue celle relative de la France officielle, sous la présence en minimum syndical de son ambassadeur ? Or, « Everywhere you go, I go too ! », ricanent désormais les ivoiriens. L’insubmersible Aubrey Hooks étant de la partie, le collègue français pouvait-il prendre le risque de s’absenter ?

Le bûcher de la paix refermé, l’histoire retiendra que Bédié, Banny et Ouattara furent absents et que la Côte-d’Ivoire n’en fut pas moins symboliquement réconciliée avec elle-même. Mais pour nous, ceux qui écriront cet épisode de notre parcours national auraient tort de le faire dans l’oubli du discours prononcé le 26 juillet dernier par Nicolas Sarkozy, en terre sénégalaise, c’est-à-dire finalement, à quelques « encablures » de Bouaké.

Copernic avait-il décidé de renverser le paradigme du grand arbitre blanc, qu’ il fallait bien lui opposer le géocentrisme de la bonne vieille AOF dakaroise, tout en atténuant l’influence médiatique de l’antithèse ivoirienne. Un tel message, à peine subliminal n’a pu passer inaperçu. Tous les ingrédients de l’agitation médiatique française ont été mobilisés : contestation de l’âge d’Or de l’Afrique - au sein même de l’Université portant l’illustre nom de Cheick Anta Diop, théoricien de l’antériorité de la civilisation nègre sur celle occidentale - refus déclaré d’endosser l’héritage moral de la colonisation, relativisation des affres de l’ expansionnisme, obsession ethniciste, paternalisme patent, présupposés gobinistes à peine édulcorés, toute une gamme de sujets susceptibles d’occuper une opinion qui se respecte, le temps de laisser passer le train subversif.

Il y avait bien de la provocation dans le propos de l’homme qui déclarait le 26 juillet, à propos de la colonisation, et ce, pratiquement en bordure de l’île de Gorée : « Nul ne peut demander aux générations d'aujourd'hui d'expier ce crime perpétré par les générations passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères ». Angela Merkel pourra-t-elle jamais prononcer une telle criminalité dans un amphithéâtre de Tel-Aviv ?

A Dakar, pourtant, au micro de la vieille AOF rapiécée, un dédoublement à portée négationniste, enrobé d’une rythmique à la Eluard : « Ils ont voulu convertir l'homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru qu'ils avaient tous les droits, ils ont cru qu'ils étaient tout puissants, plus puissants que les dieux de l'Afrique, plus puissants que l'âme africaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d'Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges ».

Cette rhétorique anaphorique chère aux amis surréalistes de l’Afrique négritudienne avait pour vocation de tenir le bon nègre par la barbichette de l’affect avant de lui servir sa pilule gobiniste. Pour Monsieur Sarkozy l’homme africain est celui qui jamais : « ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin » et le président français de narguer des quartiers de polémistes : « Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire ». Mais faut-il donner dans la controverse creuse là où l’histoire nous appelle à l’action et à la construction des conditions sociologiques de notre essor ?

Nous n’avons pas du tout le droit d’en vouloir à tous ceux qui par leurs actes et leurs propos tentent de semer des embûches sur le chemin de notre renaissance nationale ou continentale. Qu’ils s’appellent Bédié, Ado, Banny ou Sarkozy, ils ne peuvent être pris pour cibles. La tâche à accomplir est trop grande pour que l’on s’embarrasse de considérations personnalisées. L’Afrique digne dont un pan réside en Côte-d’Ivoire devra, sans perdre la moindre minute, surmonter les outrages et se remettre au travail. Face aux humiliations, face au sarcasme et au négationnisme, la sérénité et l’ardeur au travail permettront à notre continent de renaitre de ses cendres.

Excellences Lectrices, Excellences Lecteurs, la Côte-d’Ivoire ne sera jamais aussi forte qu’en déjouant tous les pronostics des oiseaux de mauvais augure. Quelqu’un a parlé de la capitale de la paix. J’ai envie de libérer Bouaké de l’exclusivité d’une telle charge. Et si toute l’Afrique en était la capitale ? Le "monde entier", me répondraient sans doute, les universalistes, les vrais !

jeudi 26 juillet 2007

A la paix comme à la paix ?

Depuis la signature de l’accord de Ouagadougou, la paix ouvre, pour ainsi dire, ses fronts sur les lignes de notre fracture. Autant de points de suture pour panser les plaies de notre histoire. Deux types de pansements sont proposés. Le premier se donne sous la forme d’une thérapie sans cicatrice. Ici, la mémoire n’a pas de place. Elle ne viendrait que raviver la douleur et alimenter le ressentiment.
La deuxième ligne milite pour une fermeture qui laisse en bonne vue la cicatrice afin que le corps social se souvienne des erreurs du passé.
Entre les tenants de la chirurgie esthétique et ceux de la démarche cicatricielle le débat a déjà lieu. A quel prix la paix que nous aurons remportée de haute lutte sera-t-elle préservée de la péremption ? Certainement en y mettant les éléments de sa conservation.
Ces éléments sont certainement à rechercher du côté d’un équilibre des compensations. S’il est un butin de guerre, il doit y avoir de butin de paix.
La guerre a nécessité des soldats, la paix n’en aura pas moins besoin. Et quand nous serons sortis de la guerre pour prendre place à bord du (vrai) train de la paix, il nous faudra avoir à l’esprit que l’armée de la paix n’a pas de civils. Tous sont appelés sous ses drapeaux et personne ne sera assez chétif pour être inapte au service.
Mais la paix et la guerre ont un coût, une méthode, une morale. Irons-nous à la « paix comme à la paix », comme certains vont à la guerre comme à la guerre, c’est-à-dire, en mettant en veilleuse les bons principes de la morale ? La morale partage avec le temps le défaut de ne respecter que les choses qui savent les respecter. Quand un fait ou un être ne respecte pas le temps, le temps lui rend la pareille. Si la morale n’avait suffisamment été introduite dans notre deal vers la paix, notre paix s’en ressentirait bientôt.

Le grand argumentaire de l’ivoirien fatigué de la guerre, ne nous parait pas suffisant pour servir de base à une construction durable de la paix. Si c’est la fatigue qui fonde notre retour à la paix, l’on doit craindre, la reprise des forces. Ecoutons les chefs de guerre, ils ne sont pas convaincants sur les motivations de leur élan pacifiste. « La deuxième guerre mondiale a pris fin pourquoi notre guerre ne prendrait-elle pas fin aussi ?», disent-ils de façon télégénique. Un tel argumentaire présente la faiblesse de présenter la paix comme une issue destinale. Rien n’autorise à penser que la fin de la guerre mondiale implique celle de la crise ivoirienne. La deuxième guerre mondiale est terminée, sans que ne soit terminée pour autant ce que l’on appelle la guerre israélo-arabe.

Ce n’est donc pas une question de fatalité historique, mais plutôt un débat sur l’élaboration d’une ligne d’intelligibilité capable de structurer et garantir la pérennité de la paix. Ayons-le à l’esprit : une paix, par la fatigue est une paix très précaire, elle porte en elle-même les germes de sa fin. Il est heureux que les belligérants soient fatigués de s’affronter, mais on est pacifiste par épuisement, comme on est opposant par aigreur. Œuvre de la bile sous la crasse à prétention argumentative, action de l’essoufflement sous la bonne syntaxe de la conciliation barbue.

La paix est si proche de la guerre qu’elle a elle aussi ses « atrocités ». Une de celles-ci ne serait-elle pas que les soldats loyalistes soient laissés pour compte alors que certains grades, obtenus à la sueur de nos fronts soient acquis, à la paix comme à la paix ?

Bouaké accueillera le 30 juillet prochain, l’un des rendez-vous les plus attendus des observateurs depuis la signature de l’accord de Ouagadougou . Le Président de la République de Côte-d’Ivoire, ce jour là, ira sur la base des rebelles, dans le fief des miliciens qui « tiennent 60 % du territoire ivoirien », comme aiment à se convaincre certains. Pour en arriver à une telle étape de l’effort de fermeture de la crise ivoirienne, de nombreux sacrifices ont été consentis. Par le peuple ivoirien et ses dirigeants.

Depuis la signature de l’accord de Marcoussis en 2003, un partage du pouvoir a été imposé à la population ivoirienne par la force des armes et de concession en concessions, la guerre a pu être contenue. A l’heure du bûcher de la paix, les armes que l’on devra brûler sont celles qui ont ôté la vie à certains de nos concitoyens. La question est douloureuse, mais mérite d’être posée : comment rendrons nous durable notre paix, si demeure un sentiment d’impunité dans l’imagerie collective ? La paix a ses absurdités. Elle incline quelquefois à des actes qu’on ne peut justifier rationnellement. Il nous faut pourtant la préserver de la péremption en lui adjoignant une intelligibilité.

Ceux qui se risquent à définir la paix et la guerre présentent, la première comme l'absence de violence ou de guerre entre groupes humains et comme un état d'esprit personnel, libre de colère, de crainte, et de sentiments négatifs. Cela suppose qu’elle ne doit être source d’amertume ou d’indignation pour ceux qui sont censés la vivre. La guerre elle est saisie comme une « mise en œuvre de l'hostilité, entre au moins deux belligérants adverses, se traduisant obligatoirement par des combats plus ou moins dévastateurs, impliquant indirectement ou directement des tiers ».

On peut donc la voir dans tout conflit caractérisé par la force corporelle, les armes, la tactique, la stratégie, ou la mort des participants. Mais qu’il s’agisse de guerre ou de paix, la force est toujours de mise dans la mise en œuvre. Il faut de la force physique, psychologique ou mécanique pour la guerre, il faut presque les mêmes éléments pour faire la paix. C'est pourquoi, on ne vient pas à la paix, par échec. On y vient par conviction et la conviction se fonde sur une clarification des présupposés éthiques de nos choix respectifs.

Excellences Lectrices, Excellences Lecteurs, « Quand on a un marteau dans la main, tous les problèmes deviennent des clous » dit un auteur. C’est sans doute dans l’erreur de perception de certain des nôtres que notre pays en est arrivé à la tragédie dont nous nous remettons peu à peu. Nos problèmes n’étant en réalité, ni des clous, ni des pointes, mais des sujets de débat, clairement codifiés par notre constitution, il nous faudra certainement vider le contentieux de la paix sans marteau, c’est-à-dire sans chantage et avec la pleine mémoire de notre cicatrice.

jeudi 19 juillet 2007

"Chaque parti aura son RDR"

Un éditorialiste bien connu écrivait, formel, voici 13 ans : « Chaque parti aura son RDR ». La naissance du parti de Djény Kobena avait suscité, on le sait, beaucoup d’émotion. C’est un PDCI furibond qui avait assisté, impuissant, à l’avènement d’une formation issue de ses rangs. L’émoi des partisans de Bédié était d’autant plus grand qu’Houphouët lui-même, père et repère du vieux parti, leur avait certifié, en son temps, que la bande à Djény – les rénovateurs – n’était qu’une « guilde » de pauvres troubadours, rien de très consistant, des feuilles mortes, comme on dirait aujourd’hui ! « Ils n’ont rien et puis, ils veulent rénover quoi ? » avait ri, de son rire sacerdotal, l’apôtre de la paix. Et puis les feuilles mortes, comme elles savent bien le faire, avaient fini par bruler la politesse à la vieille assemblée, allumant un terrible feu de brousse dans le cœur des adorateurs des petites rivières.

Je n’aime ni les oracles, ni les prédictions des officiants non-consacrés et Béhanzin a radicalisé en moi la tendance. Mais il me plait, toutefois, d’interroger les ressorts et la portée de certaines révélations, pour peu qu’elles respectent un minimum de forme.

J’ai ainsi le sentiment que « Chaque parti aura son RDR » ramenait, en premier lieu, et presque de toute évidence, à la notion de scission. Aucune formation politique, devrait-on comprendre, n’échapperait aux ruptures. Quoi de plus normal ? Départs et venues ne s’inscrivent-ils pas dans le cours ordinaire de la vie ? Ne participent-ils pas à l’existence et à l’expression démocratique ? Liberté d’association, liberté de rupture, liberté de parole, liberté de silence ? Mais scission dit aussi dissidence. Et c’est à niveau que les susceptibilités sont des plus vives : la présence du dissident, à elle seule, révèle que le parti a viré à la partie. Elle divulgue aussi l’ « arrêt » du mouvement, là où le parti avait mandat permanent de dépasser contradictions et antagonismes, pour ne pas être dépassé, c’est-à-dire, inscriptible au registre de la sclérose.

S’il est vrai que chaque parti est appelé à avoir son RDR, l’Alliance pour la Nouvelle Côte-d’Ivoire (ANCI) est certainement le RDR du RDR ! Or qu’aura été le RDR à ses origines, sinon que le parti d’un mentor embusqué ? Conter le Rassemblement Des Républicains reviendrait à révéler le parcours d’une formation venue au monde autrement que par la tête. On le sait, le RDR n’a jamais montré de figure qu’après en avoir fini avec les dents de lait. « Quand je frapperais, tu tomberas » était loin d’être le propos d’un poupon, quoique de nos jours existent des nourrissons capables de vous dire, les nom et prénom, en leur titre et qualité, des plus hautes personnalités. Une chose est sûre, le jeune Gonhi Hervé, qui n’a que deux ans, n’était pas encore né en 1999, quand d’autres bébés, d’engeance querelleuse, montraient la tête.

Que l’ANCI soit le RDR du RDR nous fonde à penser que ni son actuel président, ni son présent Secrétaire Général, n’en révèlent le vrai visage. C’est que, à l’image de tout « RDR » qui se respecte, ce parti doit garder à l’abri de nos regards impudiques, un mentor tapi dans l’ombre – des feuilles (mortes) – attendant que prenne fin l’automne, le printemps étant toujours à venir. Qui sait ? Les feuilles, même flétries, sont quelquefois annonce de fruits.

Permettez-moi d’être paranoïaque : et si l’ANCI était le parti de Soro Guillaume ? « Il est brillant et courageux. C'est un jeune homme qui a beaucoup d'avenir. Depuis deux ans, je l'ai observé dans ses fonctions de responsable des Forces nouvelles. Je pense qu'il peut apporter beaucoup à la construction de la Côte d'Ivoire, une fois la paix revenue » disait dans l’édition du 9 janvier 2005, au micro Marwane Ben Yahmed, de l’hebdomadaire Jeune Afrique l’Intelligent, Dramane Alassane.

Le jeune « brillant et courageux » aurait-il décidé d’apporter de l’eau au moulin de son dévoué admirateur ? L’avenir nous le dira. Pour l’instant l’heure est à la diabolisation insidieuse des têtes affichées de l’ANCI. L’on les avait déjà qualifiées de « Feuilles mortes » ou de bêtes transhumantes, aujourd’hui il est question de stigmatiser en eux félonie et mensonge. Les « ANCIens », nous suggère-t-on, sont de ceux qui partent sans prévenir. Pour tout dire, ils sont des traitres ou, à tout le moins, des menteurs qui, par leurs mensonges, causent des torts au… mentor. Créer un parti ? Ce n’est pas ce qu’ils avaient dit. Comme si Bédié avait eu droit à un faire-part le 28 septembre 1994.

Si tant est que les « ANCIens » sont des traitres ou des menteurs que penser de l’homme politique qui prétend – dans notre monde saturé à l’internet et aux communications téléphoniques – ignorer le fait que Zémogo Fofana ait créé un parti ? « C’est une façon de parler » me dira-t-on. Mais un tel registre de parole ressemble fort à celui méprisant par lequel nos jeunes sœurs disent à tout contradicteur abhorré « Je ne te vois même pas ».

Une consolation, cependant, pour les partis saignés : chaque RDR aura son ANCI.
La brochette d’artistes drainée par le nouveau parti, est plutôt prometteuse…

Excellences Lectrices, Excellences Lecteurs, de quelles Nouvelles sont porteurs les « ANCIens » ? S’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, soyons attentifs à l’avènement des « ANCIens » ! Espérons seulement que, pour cette fois, les fronts emblématiques ne succéderont pas aux traits énigmatiques, dans une tragique éclipse.

jeudi 12 juillet 2007

Symboles de Korhogo

Un heureux hasard a permis que je me retrouve à Korhogo, en début de semaine et que j’assiste, de la façon la plus imprévue du monde, à la cérémonie d’installation officielle du Préfet de la Cité du Poro. Ce qui aurait été une passation de charge classique, en d’autres temps, a revêtu ici les aspects de la festivité, malgré l’estampille de sobriété qu’ont voulu faire porter à l’événement ses organisateurs. L’impact des roquettes de Bouaké est encore vivace dans les esprits et personne apparemment ne voulait donner le sentiment de narguer, par des avancées stupéfiantes, certains regards rendus ombrageux. Sous le voile de sa sobriété l’événement n’en fut pas moins fort de symboles.

Le premier de ceux-ci est venu, m’a-t-il semblé, de la « concomitance » entre l’installation de l’Administrateur et le paiement des primes aux fonctionnaires et agents de l’Etat en poste à Korhogo. Renseignement pris, le Ministère de l’Intérieur et le Comité en charge du redéploiement de l’Administration ne s’étaient pas passés le mot. Le hasard qui fait quelquefois bien les choses a sans doute voulu signifier que l’autorité de l’Etat rime avec la prospérité du citoyen. En tout cas, Rousseau, le théoricien du Contrat social, de passage dans la cité du Poro aurait été émerveillé par l’heureuse simultanéité entre le retour du préfet et le paiement de primes aux citoyens obéissants à l’ordre républicain.

Autre symbole, le statut même de la salle ayant abrité la cérémonie d’installation : le « Centre d’actions culturelles Womiengnon ». Il existe bien encore à Korhogo le bâtiment de ce qu’a été la préfecture. L’espace appelé jadis la « Préfecture » sert désormais de bureau au bienheureux Martin Fofié, tout puissant et un tantinet sympathique Commandant de la « Zone 10 ». Les plus gourmands pensent que la cérémonie de restauration de l’autorité de l’Etat aurait pu se tenir à la Préfecture – devenue depuis Etat-major des Forces Nouvelles – mais l’histoire aura voulu que le retour du Préfet se fasse sous le sceau de la Culture. C’est donc à la « Salle d’actions culturelles » que le nouveau préfet a été installé et présenté à ses administrés.

Ne dit-on pas que la Culture est ce qui reste quand tout a disparu ? Il est bon que la relation des citoyens à l’Administration se fasse sous les auspices du savoir. L’histoire korhogolaise a voulu que culture et administration coïncident désormais. Puisse la leçon faire école, pour enseigner à chacun de nous que la culture – autre nom de l’éducation – est le lieu de notre renaissance. Si la violence et la barbarie nous ont éloignés de l’«Espérance promise à l’humanité », la culture nous permettra certainement « de forger /dans la foi nouvelle/ la Patrie de la vraie Fraternité ».

Et mardi dernier, dans la cité du Poro, le « Centre d’actions culturelles Womiengnon » n’a pas failli à sa vocation puisqu’il a réhabilité un pan fort de notre culture nationale : l’Alliance à plaisanterie. Le Préfet installé mardi soir s’est vu accueilli comme un allié. Quelqu’un, au micro, a dit de l’illustre préfet qu’il est un « esclave ». Ceux qui connaissent l’architectonique de la sociologie ivoirienne n’en ont pas été émus. Comment le préfet, symbole de l’autorité de l’Etat peut–il être traité d’esclave ? Me suis-je indigné. A ma grande surprise de « Gahou d’Abidjan », j’ai découvert, ne comprenant décidement plus rien à l'énigme, un sourire radieux sur les lèvres du Préfet.

Un responsable des Forces Nouvelles, qui se trouvait être un Sénoufo de dire « c’est un Yacouba, le nouveau préfet est Yacouba ! », la salle a alors acclamé à tout rompre le nouvel administrateur qui connaissait bien, lui, la portée et le sens de l’alliance séculaire. Dans la communion entre le préfet et ses administrés j’ai cru lire que l’Alliance a pour rôle de désamorcer, depuis la nuit des temps, la raideur des relations humaines. Celui qui plaisante ne blesse plus, il ne fait que titiller. Or qui est titillé est admis, de fait, dans le cercle des amis. L’alliance à plaisanterie instaure ainsi une aire totémique où l’affrontement est interdit.

Mais question cependant : le Sénoufo devra-t-il nécessairement attendre un préfet Yacouba pour être comblé ? L’Abbey ou l’Attié devra-t-il réclamer à tue-tête un Dida, pour bien vivre l’autorité de l’Etat ? Certainement pas. Si l’alliance séculaire a l’avantage d’éclairer nos visages à la lampe de notre histoire, rien ne nous empêche d’élargir la base de notre convergence. Aujourd’hui, me semble-t-il, l’allié, c’est tout fils d’Eburnie, d’où qu’il vienne.

Un autre symbole nous est aussi venu de l’administrateur fraichement installé. Son langage nous a semblé être celui de l’humilité. Devant ses administrés, l’homme a affirmé être venu en frère soucieux d’apporter l’appui de l’Etat à d’autres frères. « Je ne viens pas avec le bâton de commandement, ni avec une épée quelconque de Thémis », a dit l’Administrateur. Sur ce même mode, l’inspecteur général de l’Administration du Territoire, grand officiant de la messe de réinstallation, avait déjà livré ce qui aurait pu se nommer la métaphore « des dents et des griffes ».

Chaque préfet, a dit l’homme, est comme un lion. Mais ce qui fait la force dudit félin ce sont ses dents et ses griffes, a-t-il poursuivi. A la population rassemblée au Centre d’Actions Culturelles, l’inspecteur Général a dit qu’elle représentait les griffes et les dents d’un tel lion. Ce qui ne fut pas fait pour déplaire à l’assistance.

Et puis vint finalement, l’allégorie du ventilateur. Le Secrétaire Exécutif du Comité National de redéploiement qui était là dans la cité du Poro pour verser des primes d’installation et d’incitation aux fonctionnaires redéployés dans la zone a donné de la voix quand vint son tour de parole. L’on est passé de l’allégorie du félin à celle – rafraichissante - de la ventilation. Pour lui, l’argent est un ventilateur. «Quand il cesse de tourner, tout le monde a chaud». C’est pourquoi, nous devons faire en sorte de ne pas nous exposer aux coups de chaleur rageurs en donnant la parole aux bruit des bottes, a-t-il exhorté...

Dehors, la chaleur cédait déjà le pas à une douce brise vespérale. Le préfet de Korhogo était installé depuis quelques heures et les fonctionnaires en poste dans la cité du Poro recevaient leurs primes d’encouragement.
J’avais assisté, ce même jour, à deux cérémonies à Korhogo, sans apercevoir à aucune d’entre elles, Martin Fofié, Com Zone de Korhogo, pourtant présent dans la ville. De quoi était-ce le symbole ? La volonté de donner à l’accord de «wahadougou» (tel en est la prononciation à Korhogo, ai-je remarqué, ) tout son sens de normalisation de la Côte d’Ivoire ? Eclipse de l’ordre ancien au profit du renouveau ?

Me reviennent des paroles de notre hymne national : « Salut ô terre d’Espérance ». Je me prends à espérer aux pieds du mont Korhogo.

jeudi 5 juillet 2007

Arrêt sur images

L’image de Soul to Soul, chef du protocole de Soro Guillaume, étreignant le Président Gbagbo ? Décor surréel ! Les optimistes, même les plus généreux, n’auraient pas forcément envisagé, au début de la crise ivoirienne, une telle scène. Une sorte de logique « en domino » avait installé ses barbelés de fers, ronces dogmatiques chassant de la sphère du possible toute possibilité de conciliation. Et puis a émergé, de proche en proche, une suite d’apparitions rassurantes. Avant l’étreinte de Soul to Soul au Président Gbagbo, il y a bien eu la danse de Sidiki Konaté ou même encore l’abandon symbolique d’une arme au Président, un certain 4 juillet 2003.

Si à cela, l’on ajoute la longue photothèque de la caravane de la paix, il est possible d’affirmer que la galerie des scènes réconfortantes, dans la crise ivoirienne, n’est pas déserte. Elle côtoie assez bien le long film d’horreur s’étalant du charnier de Yopougon à l’attentat de l’aéroport de Bouaké en passant par les épouvantes de Monoko-zohi ou de Blody. Les scènes préfigurant la paix sont nombreuses, poignantes étreintes, chargées d’une vérité incoercible : la guerre en Côte-d’Ivoire n’est ni insurmontable, ni fondée sur la prétendue haine d’un nord pour le sud et vice-versa.

Il est clair qu’en Côte-d’Ivoire comme ailleurs survivent bien quelques frictions entre communautés, mais le conflit dit ivoirien, dans son intensité, ses manifestations, sa durée et ses rebondissements ne pouvait être considérée comme procédant de la seule conjoncture endogène. Nous l’écrivions, au début de la crise, dans d’autres colonnes, cette guerre-ci, n’est pas, principalement, identitaire. Un porte-à-porte laborieux a tenté de montrer que la Côte-d’Ivoire se déchirait elle-même, selon le modèle de cruauté autocide théorisé par Stephen Smith.

Toute une hagiographie a été élaborée tentant de montrer qu’il fut un temps, celui d’Houphouët, où tout n’était que calme, beauté et volupté. Et puis était venue de nulle part, une ère de xénophobie qui avait mis le pays tout entier dans la guerre civile…fausse religion dont les adeptes sont de plus en plus nombreux à se mordre les doigts.

La querelle sur le sens à donner à ce pans de notre histoire n’est pas nécessairement refermée, mais des images claires montrent aujourd’hui que la fameuse haine « cardinalisée » n’a pas les proportions qu’ont lui prête. Ainsi, l’image de Soul to soul, le rebelle, étreignant l’homme d’Abidjan n’est que la pièce d’une large fresque qui entend refermer la parenthèse du corps à corps, en inscrivant nos pas dans une logique de cœur à cœur. Communion d’âmes tournées vers la réconciliation.

La République vient au chevet d’un fils. Soul l’accueille et lui dit sa peine : une histoire de rafales qui entendaient venir à bout de la marche vers la paix. Personne ne peut tuer une âme, dit Platon, encore moins celle de la paix.

Autre image – sur les cimaises de notre actualité – celle de l’ONUCI : « Asseyons-nous et discutons », dit Abou Moussa, le chef de l’Opération des Nations en Côte d’Ivoire (ONUCI). L’homme souhaiterait des discussions avec les autorités ivoiriennes après l’attentat de Bouaké. « Il y a un problème qui est posé. Nous avons réagi. Je crois qu’il est plus important qu’on s’asseye pour en discuter, au lieu de se parler à travers la presse. Ça ne nous aide pas. Ça n’aide ni les victimes, ni les parents de ceux qui sont affectés » suggère le fonctionnaire de L’ONUCI. Une telle suggestion ne va pas sans entamer la présomption d’impartialité de la force onusienne. « Asseyons-nous et discutons » est une formule consacrée, en Côte-d’Ivoire, pour inviter à la table de discussions des termes antagonistes.

L’ONUCI aurait-elle solennellement renoncé à son statut de force impartiale, pour n’être aujourd’hui que l’un des pôles de la crise ivoirienne ? Comment expliquer le fait que malgré la présence massive de forces commises à la sécurisation du processus de paix des scènes du type de celles vécues à Bouaké soient possibles ? La rencontre que réclame Abou Moussa est des plus importantes, elle devra permettre une clarification du rôle des forces étrangères en Côte-d’Ivoire en fixant une fois pour toutes, les contours de l’action onusienne en terre ivoirienne.

Troisième image, celle donnée par le PDCI d’Aimé Henri Konan Bédié et son allié, du RDR, Alassane Ouattara. Sans tenir compte des récents coups de gueule de Sidiki Konaté – rappelant à ses alliés du RHDP que les Forces Nouvelles n’ont pas attendu le G7 pour exister – le parti de l’ex-président a apporté ses mots de réconfort aux Premier Ministre. « Le PDCI-RDA et son président, le Président Henri Konan Bédié, membre du Cadre Permanent de Concertation issu de l’accord de Ouagadougou, ont appris avec effroi et indignation l’attentat perpétré le vendredi 29 juin 2007 contre le Premier ministre Soro Guillaume ».

Le RDR a pour sa part condamné « avec fermeté ce lâche attentat » et exprimé « à nouveau son total soutien au Premier Ministre SORO Kigbafori Guillaume et son entière solidarité dans cette terrible épreuve ». Ainsi, au sein des Houphöuétistes , la photo de famille semble refuser prendre des rides et c’est tout à l’honneur de la Côte-d’Ivoire.

Quatrième image dans l’aquarelle de l’actualité ivoirienne, celle d’une personnalité de la mouvance présidentielle. Président de l’Alliance ivoirienne pour la République et la démocratie, Eric Kahé s’est lui aussi prononcé, sur l’attentat de Bouaké. Sa description dithyrambique du premier Ministre est édifiante. Le Conseiller spécial du président de la République a salué de manière appuyée le chef du gouvernement en qui il a vu un modèle de courage. Cet hommage appuyé d’une personnalité théoriquement hostile au Premier Ministre donne l’image d’une Côte-d’Ivoire capable de surmonter rapidement ses plus vifs différends.
L’événement de Bouaké est un acte malheureux. Il a toutefois réussi à tester les ressorts républicains de la classe politique ivoirienne. Les acteurs politiques surmontant les clivages de l’obédience ont convergé vers une solidarité qui devrait durer plus longtemps que l’instant d’un clic.

Excellences Lectrices, Excellences Lecteurs, malgré leur force de persuasion et de fascination, les images ne suffisent plus. Elles doivent passer le témoin à la concrétisation des intentions suggérées. S’il est réconfortant de voir la Côte-d’Ivoire offrir le tableau d’un pays surmontant ses contradictions, il essentiel de que soit transcendé en effectivité la crise, par l’effort conjugué des acteurs politiques ivoiriens.

jeudi 28 juin 2007

Histoires de juin


Alors que nous en étions à nous remémorer l’ « appel du 18 juin », ce grand moment de notre histoire collective – français de souche ou descendants de colonisés – nous avons reçu la visite de deux juges français. Ces juges voulaient entendre certains de nos concitoyens sur les journées chaudes qui ont vu le départ de nombreux immigrés français en 2004. Finalement, personne, en ce mois de juin, n’a été entendu. L’opinion ivoirienne s’est donc « affairée » à commenter la répartition des 100 milliards des déchets toxiques, quand elle voulait bien lâcher, par interstice, la rocambolesque histoire du nommé Atayi Codja, alias Armand Guédégbé ou encore Armand Béhanzin.
Le plus cocasse c’est qu’en fin de compte, l’affaire Guédégbé partage avec l’histoire des résistants français, une date : le 21 juin. Cette date-là a vu l’arrestation, à Grand-Bassam, de l’ancien prêtre Vodou. 64 ans plus tôt, jour pour jour, était arrêté à Caluire-et-Cuire, dans la banlieue de Lyon, Jean Moulin, patron de la Résistance française.

Il est clair que les deux histoires n’ont ni la même portée, ni le même intérêt. Nous ne choisirons donc de nous étendre que sur la plus importante, à nos yeux. Celle-ci débute, comme il se doit, en juin. A l’appel d’un homme, le Général De gaulle. Son pays, en proie à une guerre sans précédent, essuie la raclée d’acier d’adversaires farouches : c’est la capitulation, ce 17 juin 1940. De gaulle qui n’entend pas les choses de cette façon, se retire à Londres d’où il lance son fameux appel à la résistance française. L’homme reconnait dans son adresse, la supériorité « mécanique » de l’ennemi, mais estime, en revanche, que la France ne doit, en aucun cas, baisser les bras devant l’adversité. Quatre années plus tard, la France obtient gain de cause et c’est la Libération.


Depuis, De gaulle est universellement reconnu comme le symbole de la résistance française. Mais son long séjour en Angleterre a pu être interprété, par plus d’un, comme un acte de capitulation. De nombreuses figures de la résistance étaient restées dans la France violée et immolée des années nazies, vivant au quotidien les affres de la domination allemande avec leurs concitoyens. Jean Moulin, premier Président du Conseil National de la Résistance fut l’un de ceux qui payèrent au prix fort, l’engagement frontal avec l’ogre Nazi. Il choisit de rester en France pour y mener le combat. C’est là qu’il tombera, les armes à la main, encorné par les fourches hitlériennes, à 44 ans. Son œuvre aura-t-elle, pour autant, été plus immense ou plus décisive que celle de De gaulle, cet autre résistant qui vécut octogénaire pour avoir su trouver le chemin de l’Angleterre ? La quête mécanique de martyrs est-elle productive pour nos espérances ? Il n’est pas certain que Moulin ait été meilleur résistant que De gaulle.


D’ailleurs, depuis la Libération, ce n’est ni la naissance de Jean Moulin, ni son arrestation le 21 juin, ni sa mort survenue par immolation, le 8 juillet que célèbre la France reconnaissante. C’est l’appel du 18 juin, la simple annonce radiodiffusée, d’un réfugié – replié, certes, mais lucide dans son parcours politique et son positionnement stratégique – qui sert de lieu de souvenir à la France réhabilitée. La mort au combat, aussi valorisante qu’elle soit, n’a jamais été la marque la plus évidente de l’espérance. Combien d’Africains sommes-nous à connaitre Jean Moulin, le président du Conseil de la Résistance ? Combien sommes-nous à savoir que ce français a été arrêté le 17 juin 1940 pour avoir refusé de signer, sous la pression des Nazi, un texte accusant de méfaits les troupes africaines de la France ?


De gaulle a survécu. C’est à lui que reviennent les honneurs. Jusqu’à ce jour, c’est à lui que la France libre affirme devoir sa grande aventure de liberté. Il n’a jamais été martyr.
On peut chercher à savoir pourquoi le débarquement de Normandie, épilogue de la lutte héroïque des résistants français n’a eu lieu seulement qu’en 1944. Qu’attendaient De gaulle et autres grandes figures de la résistance pour libérer leur pays du joug de l’Allemagne Nazie ? Pourquoi c’est seulement en 1944, soit 4 ans après l’installation nazie que sont arrivés ces parachutistes des berges de Normandie ?


C’est certainement parce que les conditions historiques, la conjoncture politique internationale et endogène n’étaient pas favorables avant cette date. L’action, qu’elle soit de résistance ou révolutionnaire, ne saurait s’improviser, au risque d’être improductive. Elle s’inscrit dans un ordre d’intelligibilité nécessairement inaccessible aux approches émotionnelles de l’histoire. Novembre 2004 offrait, nous dit-on, l’occasion d’en finir avec la France. Trêve de mystification : chaque jour qui passe nous offre un rendez-vous avec l’histoire. Le premier fou qui irait jeter une grenade au dessus de la clôture d’une certaine ambassade aurait pris un rendez-vous avec l’histoire. Je suis seulement curieux de voir la productivité d’un tel acte.


Par ailleurs, la pire injure que l’on puisse faire aux disparus de novembre 2004 serait d’instrumentaliser leur mémoire. Personne n’a le doit d’utiliser comme combustible, le sang de l’esplanade de l’hôtel Ivoire. Comment alors ne pas être de ceux qui comme Théophile Kouamouo parlent de l’épisode de novembre 2004 et plus généralement de la mort des autres, avec beaucoup de lyrisme.


Peut-être devrais-je, un jour, m’ excuser de m’ être couché sur l’asphalte embrasé, ce 9 novembre 2004, alors que sifflaient les balles françaises dans l’air surchauffé. A ceux qui purent accueillir ces balles debout, je concède, volontiers, le droit de dire avec le fondateur du RDR « Ne nous attardons pas sur les morts ».


Excellences Lectrices, Excellences Lecteurs, De gaulle – même au plus fort de la crise d’hystérie la plus éculée – n’aurait jamais osé se prendre ni pour un immortel, ni pour l’unité de mesure de l’audace. Son exil témoignera, du reste, de notre commune humanité faite quelquefois de doutes, de replis et de stations.


Nous le savons désormais tous : il y a eu l’histoire du repli sur Londres, mais aussi celle du retour d’Italie. En 2002, il y avait encore de la place à Londres ou à Rome. Mais un homme est rentré sous ces cieux en furie, qui n’avait pour lui que la foi en une Côte-d’Ivoire meilleure. Dieu me garde de la mégalomanie de lui faire jamais injure ! Le gaulliste Chirac eut la bonne idée de lui proposer la bonne vieille recette familiale. Nous sommes tous témoins du choix qui fut le sien.

Le chantage a son efficacité. En revanche, sommes-nous obligés d’investir dans la sphère collective l’amertume mal commandée de nos considérations de rente ? Personnellement je refuse d’être l’un des destinataires de cette interrogation indignée de Bob Marley « How long shall they kill our prophets » ? Il est évident que nos petites mesquineries ne sont pas des foudres. Mais ne feraient-elles pas de nous, pour autant, les dindons d’une certaine farce ?

jeudi 21 juin 2007

Ouagadougou, Smith et le Machin


Plus de 100 jours après la fin du dialogue direct, aucune résolution onusienne n’est encore venue appuyer l’arrangement de Ouaga. Il y a eu, bien sûr, quelques déclarations, couplets radiogéniques au détour de plateaux convenus. Mais Marcoussis avait eu plus de chance ! Premiers vagissements parisiens et l’Onu ouvrait, grandement, le registre de la béatification.
Ce fut d’abord la 1460, 30 janvier 2003, auréole à la quatrième vitesse à un accord signé seulement 7 jours plus tôt.
Même célérité pour la 1464, seulement cinq jours après la précédente, puis la 1467, le 18 mars de la même année, variations onusiennes sur le même thème, la rhétorique en étant finalement ritualisée : ferme attachement à la souveraineté, réaffirmation de l’indépendance, intégrité territoriale, opposition à toute tentative visant à saisir le pouvoir par des moyens « inconstitutionnels », principes de bon voisinage, de non-ingérence et de coopération régional.

Puis vint à Abidjan, un jour, la bonne idée de se faire soigner à l’ « indigénat ». Cent jours donc que nos amours burkinabés – faut-il qu’il nous en souvienne – coulent sous le pont De gaulle et le magistrat onusien en reste coi. La forte délégation onusienne séjournant en ce moment en Côte-d’Ivoire a-t-elle le projet de faire mentir cette présomption ?

D’ailleurs, qu’est-ce qui vaudrait à la romance Ouagalaise de ne pas être aussi passionnante que sa jumelle française ? Son ancrage afro-africain ? Sa contestation tacite d’une malédiction africaine ? Sa façon si ouverte de prendre à contre-pied la catéchèse « Négrologique » ? Les idées dont se fait porteur, Stephen Smith expliqueraient à grands traits, le peu de succès de l’initiative négro-nègre de Ouaga ? Que l’accord burkinabé ne jouisse pas du même crédit que celui français se comprend, si l’on évalue le monde sur la base des axiomes smithiens, largement répandus dans l’imagerie occidentale.

Pour Stephen Smith, l’Afrique est une grande zone d’incapables, de sorte que : « Si l’on remplaçait la population – à peu près équivalente – du Nigéria pétrolier par celle du Japon pauvre, ou celle de la République démocratique du Congo par celle de la France, il n’y aurait plus guère de souci à se faire pour l’avenir du ‘géant de l’Afrique noire’, ni de l’ex-Zaïre. De même, si six millions d’Israéliens pouvaient, par un échange standard démographique, prendre la place des Tchadiens à peine plus nombreux, le Tibesti fleurirait et une Mésopotamie africaine naîtrait sur les terres fertiles entre le Logone et le Chari. Qu’est-ce à dire ? Que les Africains sont des incapables pauvres d’esprit, des êtres inférieurs ? Sûrement pas. Seulement, leur civilisation matérielle, leur organisation sociale et leur culture politique constituent des freins au développement… ».
Alors comment espérer d’une opinion peu indignée par les thèses biscornues précitées, qu’elle voie du même œil Ouaga et Paris. Non, il n’y a pas d’Arc de triomphe au pays des hommes intègres, pas plus qu’une Table ronde n’est un dialogue direct. Non, Ouaga n’est pas Paris, autrement Gbagbo et Soro auraient été de sérieux candidats au prix Suédois longtemps convoité par Houphouët. Et même quand l’accord de Ouaga viendrait à être appuyée d’une résolution onusienne, il ne serait jamais perçu par la Communauté dite internationale comme ce beau texte français, né en 2003 , à Paris, en temps de neige, emmailloté et chéri par le Machin, comme sauveur à noël.

Mais ce ne sera certainement pas en pleurnichant que l’Afrique et ses productions se verraient auréolées de crédibilité. Il faudra certainement d’autres « accords de Ouaga », non plus seulement au sens politique, mais plus, au sens économique, culturel, stratégique, partenariat fondé sur un socle local et s’imposant par leur rigueur et l’ambition de leur concepteurs.

A ce jour, le fossile ferroviaire Abidjan-Niger devrait déjà avoir vu fleurir un long réseau de voies parcourant l’Afrique d’est en ouest, du Sud au Nord. L’autoroute Abidjan-Johannesburg, épuisé de ne desservir que les songes devrait déjà avoir innervé le continent d’un nouveau champ de relations. Le chemin de fer Nairobi-Libreville, lui, attend toujours ses trains à grande vitesse et s’inquiète de la trop grande lenteur des fils du continent à l’arracher à sa nasse onirique.

Le grand centre de recherche inter africain sur les pandémies du siècle n’a toujours pas déballé ses tubes à essai et sondes. Les blouses de ses chercheurs, accrochées, depuis des lustres, aux pieux de voeux en éternelles chrysalides, virent à l’ocre. Il faut dépoussiérer le vieux rêve des patriotes africains. Félix Moumié, Ruben Nyobé, Biaka Boda, Ouézzin Coulibaly n’imaginaient pas, en mourant, un continent aussi pauvre que celui de 2007.

Oui, l’Onu et l’UNESCO existent bien, portant en bandoulière leur bonne dose de philanthropie. Mais personne ne viendra résoudre pour notre continent les équations de son quotidien, personne ne viendra dessiner, à sa place, son futur. C’est dans la solidarité, dans l’élan communautaire, la conscience patrimoniale aiguisée que l’Afrique pourra relever les défis actuels.

En 2001, certains pays africains avaient développé le concept de « Nouveau partenariat pour le développement africain ». Ce partenariat avait-on dit, était né de la fusion du plan « Omega » du Président sénégalais Abdoulaye Wade et du « Programme de renaissance de l'Afrique pour le millénaire » de son homologue Thabo Mbeki, en collaboration avec ses pairs algérien et nigérian. Bien d’espoirs avaient été suscités par ce projet. Puis la grande chape de silence c’était abattue.
Quelques temps plus tard, il était question de Nepad. Un silence plus lourd avait surgit.
Excellences Lectrices, Excellences Lecteurs, ce continent nôtre a envers son passé son passé et son avenir un devoir : développer par lui-même les stratégies de sa renaissance. Toute la glose raciste dont l’abreuve certains « spécialistes » de l’Afrique, surreprésentées dans les instances internationales, ne sera éradiquée que par une prise en main vigoureuse de l’Afrique par ses fils. Un tel devoir attend chaque africain, quelles que soient sa nationalité et sa condition sociale. Devoir historique, exigence actuelle, obligation envers l’avenir.

jeudi 14 juin 2007

Godogoli ?


Cette histoire aurait pu être une allégorie. Discours sapiential professé à la belle étoile, sous l’un de nos légendaires arbres à palabres. Elle aurait pu aussi être une fable, historiette truculente, servie entre deux gorgées, au cours de comices pascales. Mais voici que le fait a choisi d’être authentique. Il met donc en scène des personnages réels, au sein d’une commune un peu mythique pour avoir vu naître de fabuleux artistes : Alpha Blondy, Ernst Koffi et – sous réserve d’une confirmation de Tia Koné – d’autres grandes orgues !


C’est donc à Dimbokro, nous rapporte un quotidien ivoirien, que ce 31 mai 2007 deux notables du village d’Adjoumanikro font l’amère expérience de l’angoisse métaphysique, rendue paroxystique par ce que Nietzsche aurait appelé la mort de Dieu. Aux prises avec des problèmes personnels, en ces temps d’hivernage meurtrier, les deux dignitaires entendent consulter Godogoli, la divinité tutélaire du village, soigneusement conservée par le bienheureux Nanan Konan Kouamé, chef d’Adjoumanikro.


Le culte ancestral étant ordonné selon un rituel bien précis, les notables ne se rendront pas chez le chef du village où réside pourtant Godogoli, mais se déporteront chez le « Komian », le prêtre, médiateur entre la cité des humains et la divinité. Pourtant, voici que, stupeur des stupeurs, chez les Komian, comme à la poste de Côte-d’Ivoire, le service connaît quelques perturbations, en cette fin du mois de mai.
Et ni la diplomatie, ni le charisme, ni même la taille du Komian – il s’appelle Kouadio De Gaulle – ne parviennent à empêcher l’interruption du service. C’est que Godogoli, le gardien des nuits et des jours d’Adjoumanikro se tait, s’emmure, indifférent aux invocations du prêtre.


C’est en tout cas ce que révèle l'officiant à ses deux interlocuteurs, non sans leur indiquer la cause d’un tel silence : Godogoli est absent du village et refuse, dans de telles conditions, de donner suite aux cas exposés.


Une pareille révélation a l’effet d’une bombe et c’est donc d’un pas impétueux que les deux notables rallient, pour avoir le cœur net, le domicile de Nanan Konan Kouamé, chef d’Adjoumanikro et gardien de la divinité. Passé les salamalecs et autres amabilités fadasses, les notables demandent à voir Godogoli, mais le bienheureux Konan Kouamé, transpirant à grosses rives, marmonne, dans un baoulé sans conviction, quelques arguments de paille, avant de se mettre à table.


Oui, il a bien vendu Godogoli, Godogoli la divinité tutélaire d’Adjoumanikro. Oui il a cédé Godogoli pour quatre millions. Oui, quatre, mais « Yatchi », pour l’instant l’acquéreur ne lui aurait versé que la minable somme de 300. 000 Fr.…
Fureur et consternation à Adjoumanikro, Kouamé Konan est vite destitué ! Un bœuf, deux moutons, deux poulets, quatre casiers de vin et 40 litres de vin de palme, tel est le sacrifice qui, répandu, purifiera Adjoumanikro du délit de bradage de divinité !
Happy end, en somme, si l’on en juge à ce qu’aurait pu subir, sous d’autres cieux, l’auteur d’un tel sacrilège.

Mais au fond, cette affaire ne (re)pose-t-telle pas le problème du rapport de l’Afrique à l’héritage? Notre continent semble si particulièrement attaché aux legs. Il n’y a qu’à voir le nombre des réunions consacrées aux questions d’héritage, tout comme celui des étoiles pulvérisées de s’être trop approchées de patrimoines antiques, pour comprendre l’intérêt accordé à la chose.


Le drame, cependant, semble résider dans la valeur affectée aux objets légués. Le frère dont le regard impudique furète le domicile d’un aîné, voire même d’un cadet, en mauvaise posture médicale, ne recherche rien d’autres que des meubles, de la vaisselle, des fringues. Tout ceci n’a, pour lui, d’autre valeur que matérielle... Il peut donc liquider, à tour de bras, meubles, sandales, terres, vaisselles, sans l’ombre d’un regret. Les problèmes fonciers rencontrés ces dernières années ne sont-ils pas l'« héritage » d’une certaine inconscience patrimoniale ?


Notre Etat, nos institutions, notre constitution, nos armoiries et nos valeurs, taillées aux forges d’un passé collectif peuvent-ils être bradés ? N’avons-nous pas le devoir d’en assurer la pérennité, l’entretien ou l’éventuel émondage, dans le pur respect du passé, comme le fils coiffant, respectueux, le père octogénaire, respecterait même les touffes au sol, bien qu’elles fussent promises à être jetées ?
Mais si l’héritage peut-être politique, il peut aussi être culturel ou religieux.


C’est au regard de telles réalités qu’il nous est difficile d’apprécier l’exhibition pornographique à la quelle s’adonne depuis quelques temps un certain Armand Béhanzin. Il nous a semblé que les religions, et particulièrement le christianisme avaient développé une éthique, une déontologie de la gestion des différends. Les nouveaux convertis devraient s’imprégner des trésors d’une telle axiologie, au lieu de transposer dans le champs de la chrétienté, les méthodes cavalières et rugueuses importées de charivaris fétichistes. Il n’y a aucun respect de la vieille institution ecclésiale dans le strip à Béhanzin.


Que visaient Béhanzin et ses proxénètes par cette « dénonciation » ? La gloire du Christ ? L’avancement de l’Eglise ? L’objectif est-il à présent atteint ? Une chose est sure : un autre opprobre vient d’être jeté sur l’institution ecclésiale, héritage d’une longue tradition missionnaire pour laquelle des générations d’hommes et de femmes engagés auront sacrifié vie et carrière. Même si l’on ne partageait pas leur engagement, il était important de le révérer.


Excellences Lectrices, Excellences Lecteurs, à l’heure où Godogoli a été vendu à des inconnus, méditons ensemble sur l’héritage que nous laissent les suppliciés de novembre 2004. Saurons-nous fouler aux pieds leur sacrifice sans être coupables envers leur mémoire ? Quelle que soit la teneur des négociations, il nous faudrait avoir à l’esprit la valeur de leur sacrifice.