jeudi 7 juin 2007

Les cinq autres buts à marquer

En route vers les phases finales de la Coupe d’Afrique des Nations, l’équipe nationale de Côte-d’Ivoire, s’est offerte, dimanche, sans aucune difficulté, une autre victoire sur la sélection malgache : 5 buts à 0. Il est clair que par delà les questions de corners, de remise en jeu et de coups francs, l’enjeu en était à la consolidation des acquis de la réconciliation. Et dimanche, fête des mères, la fille prodigue a semblé célébrer la mère patrie, chantant, au son des cuivres de la Garde Républicaine, les mots sacrés de notre hymne national.

Belle fut la fête, totale la communion. Le public joua sa partition, les forces bouakéenes la leur, elles qui surent, à coup de franches poursuites, mettre au pas des supporters par trop enthousiastes. Les buts furent aussi au rendez-vous. Ceux de Kalou et des autres, vibrantes occasions de communion, moments de joie partagée comme la Côte-d’Ivoire aurait souhaité en vivre au quotidien.

Mais voici que les lampions se sont éteints sur le stade de Bouaké, que les malgaches laminés ont rejoint leur lointaine île et que nous voilà, de nouveau, face à nous-mêmes, condamnés à remporter, collectivement, le match-retour contre nos propres habitudes.

Cette compétition, au grand dam des manichéens, n’oppose pas nécessairement un camp à un autre, mais chaque citoyen à lui-même. Chacun étant invité à croiser le fer avec ses propres réflexes, peurs et dispositions, dans un duel au bout duquel devra germer une Côte-d’Ivoire meilleure.


Certains avaient souhaité, de tout cœur, une franche empoignade entre camps protagonistes de la crise ivoirienne. Cela, argumentent-ils, aurait situé chacun sur les capacités des différents camps et aurait mis fin à la situation de ni paix ni guerre, si éprouvante pour l’économie nationale et la santé mentale de tous.


Hélas, l’histoire nous apprend que toute posture revancharde n’est pas nécessairement servie dans ses aspirations. Mieux, quand elle l’est, rien ne permet de penser que la tournure des événements n’incline pas au regret, vu l’immensité et l’avalanche des drames alors vécus.


La France, à l’issue de sa capitulation de 1871, a mangé le pain aigre de ce que les historiens ont appelé le Revanchisme. Certaines personnalités françaises, elles mêmes empoisonnées du fiel d’une rancœur incoercible, ont distillé dans l’opinion le mythe d’une nécessité de vengeance.


Même le système éducatif a été mis à contribution, pour les besoins enragés de la soif. C’est connu et démontré : les trésors de la haine sédimentée ont armé cette main de Raoul Villain qui a assassiné Jaurès, pour ses positions pacifistes. La première guerre mondiale, tout comme la deuxième, est fille des extrémismes. Il n’y a donc pas de ligne de fracture particulière entre l’acte du bien nommé Villain et celui des nos chantres locaux de l’extrémisme.

Leur tournant le dos, nos Eléphants, décomplexés et pédagogues ont fait de Bouaké, le centre de notre convergence. Ils ont joué leur partition, mais il nous reste encore cinq autres buts à marquer, le premier de la série, étant, me semble-t-il, celui contre la corruption.


La tare n’est pas nouvelle, mais elle semble prendre des proportions inquiétantes dans notre contexte de fragilisation institutionnelle. Nouvelle icône de la critique facile, la corruption est une lame de fond, sédimentation d’une longue tradition d’impunité. Nombreux sont, en effet, les candidats aux concours de la Fonction Publique, que l’ont retrouve aujourd’hui démotivés par la perspective de se voir évalués sur la base d’autres critères que ceux académiques. Aux abords des routes, c’est un poncif, le racket règle la circulation. Dans les hôpitaux publics, les choses ne sont pas toujours meilleures. Et la critique de notre société, sur ce point, a toute sa place, même s’il convient de souligner que la lutte contre la corruption est une question de volonté individuelle avant d’être celle d’une quelconque volonté publique ou politique.

Près du « but » contre la corruption, il y a celui contre le tribalisme. Cette tare constitue aussi l’une de celles contre lesquelles, il faudra marquer pour assurer à notre pays la compétitivité requise aux nations émergentes. Ce que l’on a appelé la partition de la Côte-d’Ivoire, est essentiellement lié à des considérations d’ordre régionaliste. Une certaine prédation internationale s’y est greffée, mais avant ces cinq dernières années, notre scène politique a révélé des penchants régionalistes assez visibles. Ironie des faits, la guerre de la Caravane de la… paix serait un autre épisode de la tribalisation de notre débat national. Alors que le « Maréchal » et le « Général » nous avaient fait oublier de vieux antagonismes, voici qu’il va falloir nous remémorer les rudiments de la vie en cohésion.

La pluralité est une richesse et un discours unitaire et monolithique ne viendrait qu’appauvrir nos esprits et faire le lit au totalitarisme. Cependant, il semble, qu’il nous faut acquérir, chacun à son niveau, un sens de la nuance, une aptitude à la relativisation, capacité par laquelle l’ « honnête homme » diffère du cuistre, l’érudit du béotien.


Le troisième but à marquer, serait ainsi celui contre les extrémismes. Postures épidermiques accoudées à de naines évaluations de la dynamique historique, les vues extrémistes ne sont pas toujours les plus audacieuses. Quelquefois fascinantes par leur apparence d’héroïsme, elles sont bien souvent des élans suicidaires, marques d’une démission plus radicale que celle attribuée, à tort, au pacifisme.

Quatrième but : celui contre la rancœur qui brouille la vue à tant de nos concitoyens. Marquer un tel but nous permettrait de mieux aborder la lutte contre nos propres tares. Comment ne pas réinvestir toute l’énergie de nos plaintes dans la bataille contre nos propres excès ? Comment ne pas, enfin, nous remettre, chacun à son niveau, de l’illusion d’immaculation ?


Ces quatre buts marqués, restera le cinquième : celui contre l’amnésie. S’il faut tourner la page de la peine, rejeter bien loin la tentation de la rancœur, faut-il, pour autant, oublier? Ne pas se souvenir, ne serait-ce pas déjà être complices de la résurgences des vieux démons ? Le but contre l’amnésie, précieux but, devrait être marqué, par la réalisation d’un fond documentaire, mémoire de résistance, par laquelle les générations avenir n’auraient pas à perpétuer les écueils qui auront été les nôtres sur ce chemin de la vie nationale. Tout ceci appartient à la catégorie du futur.


Mais pour l’heure, tout porte à croire que nous sommes menés à la marque !

2 commentaires:

Anonyme a dit…

excellent
après lecture de cet article on est rassuré sur l'existence de vrais intellos engagés.bravo

Edgar Yapo a dit…

Merci, c'est bon pour le moral. Prêt à vous servir...