lundi 15 octobre 2007

Il y a 20 ans, était assassiné Sankara, le témoignage de l'écrivain ivoirien Tiburce Koffi

20 ème anniversaire de l`assassinat deThomas Sankara : Mémoire d`une tombe (1)
lundi 15 octobre 2007


Thomas Sankara a été assassiné le 15 octobre 1983, par un commando de l'armée burkinabé. 20 ans après sa disparition tragique, son nom reste intimement lié à l'histoire de la renaissance de ce pays du Sahel que les austérités climatologiques, ainsi que les politiques impérialistes de l'exploitation capitaliste, condamnaient, certainement, à une pauvreté plus choquante, plus navrante. Quelques notes circonstancielles, aujourd'hui, à l'occasion de ce 20 ème anniversaire de son élimination physique, pour nous rappeler au souvenir d'une figure sympathique de l'histoire des luttes de libération en Afrique ; et, honorer, du coup, la mémoire d'une illustre tombe.
L'histoire de Thomas Sankara et, du coup, celle de la révolution burkinabé qui porte, indiscutablement, les marques de l'utopie tourmentée qui a alimenté le cerveau et l'âme de ce jeune officier iconoclaste, a fait l'objet de plusieurs ouvrages critiques, biographiques ; de compilations, aussi (2). Ce sont des livres bien menés, signés d'auteurs crédibles, parce qu'ils ont suivi les péripéties de cette histoire qui n'en finit pas d'interpeller l'intelligentsia révolutionnaire, africaine.

Qu'il me plaise ici, de dire quelques mots, à propos de cette histoire. Quand, ce quatrième jour du mois d'août 1983, de jeunes officiers de l'armée nationale de la Haute-Volta, prenaient le pouvoir, nul observateur attentif de la scène politique voltaïque, nul spécialiste des questions africaines, et, peut-même, nul médium à la science infaillible, n'aurait pu spéculer, scientifiquement, ni prévoir (en interrogeant les signes du ciel), la suite de ce énième putsch qui venait de se dérouler dans ce pays que d'aucuns se plaisaient à appeler, ironiquement : ''la capitale des coups d'Etats'' en Afrique de l'ouest francophone. Que n'avaient-ils raison, en réalité ?


Et c'est le président Houphouët __ qui avait une phobie, justifiée, des coups de bottes __ qui avait, le mieux, diagnostiqué le mal pernicieux qui ruinait ce pays : au cours d'un Conseil national, il eut, en effet, à parler d'un pays où " le président avait été renversé par le général ; et ce dernier, par le colonel qui, lui, avait été renversé par le commandant que venait de renverser le capitaine ! ".


On n'était pas très loin de voir le capitaine être renversé, un jour, par un lieutenant pour, à la fin, aboutir à une situation où le dernier chef de ce pays serait un soldat de deuxième classe qui aurait renversé le caporal ! Au-delà de l'ironie pessimiste, il faut souligner la leçon essentielle à retenir de cette réflexion du président Houphouët : la dégradation de la symbolique de l'Etat en tant qu'institution sacrée et respectable. Et le pays où venait de se passer cet énième coup d'Etat, n'était plus loin d'être la risée de l'Afrique francophone (s'il ne l'était déjà), tant les putschs s'y succédaient à un rythme alarmant et,… comique !


Pis, ce putsch, de plus et, apparemment, de trop, ne présageait rien d'autres qu'un recul inquiétant de la stabilité, de l'ordre et de la discipline ; bref : de la paix. Autant de notions très chères à un Houphouët - il en avait même fait le fondement de sa politique. Il n'eut pas tort de penser ainsi : les quatre années de règne de ces officiers furent, en effet, des moments de grands bouleversements dans la vie du peuple qu'on appelait alors, les Voltaïques. La révolution sankariste.


C'est que les nouveaux dirigeants avaient placé l'avènement de leur règne sous un signe qui a toujours suscité chez les tenants des pouvoirs et régimes ''stabilistes'', méfiance, crainte et suspicion : la révolution ! Et quelle révolution ! Tout commence, ici, par une création onomastique : le nom Haute-Volta cède, désormais, la place à une nouvelle appellation : Burkina-Faso __ le pays des hommes intègres. Quelle prétention ! Les habitants de ce pays s'appellent, désormais, des… Burkinabè !


Tous ces mots donnent dans l'insolite ; bon nombre d'entre nous ont même du mal à le prononcer, tant leurs sonorités paraissent comiques et rébarbatives, à nos oreilles. Et on n'hésite même pas à lui préférer le nom Haute-Volta, qui était plus rassurant, plus familier et… plus prononçable ! Enfin, le fait (changer le nom du pays) n'était pas nouveau : Mobutu avait transformé le Congo en Zaïre, Kérékou avait fait du Dahomey, le Bénin ; et, bien avant eux, la Gold Coast de Nkrumah fut baptisé Ghana.


Mais ces pays n'étaient guère avancés dans la voie du saut qualitatif qu'inspiraient leurs nouvelles appellations. Du folklore tropical donc ! Comme seuls savent en produire, ces incorrigibles de nègres !Mais, très vite, les choses prennent une autre tournure. Sérieuse, celle-là : la révolution burkinabé se démarque des cultes de célébration de l'Osagiefo qui caractérisèrent le règne ''divin'', bourgeois, élitiste et peu productif, de Nkrumah ; elle se démarqua, plus nettement, des futilités, niaiseries et obscurantismes du régime de Mobutu ; elle se distingua, davantage, de la culture des slogans creux, sans contenu idéologique véritable, qui étaient en vigueur au pays de Mathieu Kérékou…


Celui qui était à la tête de ce mouvement, s'appelait Thomas Sankara. C'était un dialecticien, un artiste, un véritable officier de l'armée, et un passionné de la cause nouvelle : la renaissance des misérables et complexés voltaïques d'hier à une nation nouvelle, sous le sceau de valeurs qualifiantes et honorifiques : la droiture morale, la fureur de vaincre, le goût de l'effort, du travail, du mérite ; et, par-dessus tout, l'amour (non négociable) du pays : " La patrie ou la mort ! ", disait le nouveau slogan, inspiré de la révolution castro- guevariste.


Et ce slogan exaltait les cœurs des jeunes…Imitation, originalité et téméritéDe tous les chefs d'Etats africains (en tout cas ceux de l'Afrique de l'Ouest) qui se réclamaient de la révolution, seuls Nkrumah (3) __ du fait de la vaste érudition de type universitaire de ce dernier __ et Thomas Sankara, avaient les outils conceptuels de l'action révolutionnaire. Sankara n'a, certes, pas lu entièrement Le Capital (qui a d'ailleurs lu, entièrement, cet immense texte ?) ; mais, il avait, au moins, lu et relu Le manifeste du parti communiste et Le bilan de la révolution cubaine.


Il avait aussi, et surtout, lu et assimilé L'Etat et la révolution (Lénine). Ce dernier livre était d'ailleurs son livre de chevet. Le " Discours d'orientation " qu'il prononce, le 2 octobre 1983, au nom du CNR (Conseil national de la révolution), porte les marques de ces lectures et cette culture ''révolutionnaire''. C'est un texte d'une vingtaine de pages (en format livre) où Sankara se livre à une analyse dialectique des contradictions de classes qui orchestraient jusque là, (avant la révolution) le mouvement de la société voltaïque.


Il débouche sur la légitimation de la solution radicale qu'impose la révolution en tant que bouleversement total et violent des structures traditionnelles de pensée : " La révolution d'août arrive, par conséquent, comme la solution des contradictions sociales qui ne pouvaient désormais être étouffées par des solutions de compromis (4) ". Toute la légitimation et la justification du caractère répressif de la praxis ''révolutionnaire'' se trouvent dans ces lignes.La classification sociale (de la société voltaïque) à laquelle il se livre, n'est rien d'autre qu'un replâtrage des thèses et analyses que Lénine à produites sur la société féodale russe d'avant la révolution d'octobre 1917.


A la relecture de ce texte (qui m'avait fortement enthousiasmé et impressionné à l'époque), je me demande, aujourd'hui, comment un dirigeant africain de pays en dessous même du sous-développement, en est-il arrivé à ''servir'' à son peuple (un peuple de non alphabétisés et peu instruit de ces questions d'une réelle aridité conceptuelle et philosophique), un tel discours, absolument irréaliste et inadapté au contexte sociologique et historique-cible. Ah, jeunesse !!!Dans ce discours ''historique'', Sankara parle, s'agissant de la société voltaïque, de la bourgeoisie compador, de la bourgeoisie d'Etat, de la classe ouvrière voltaïque (combien d'industries et de quelle nature, existait-il en Haute-Volta, pour qu'on parle de masses ouvrières voltaïques, locales ?!) ; enfin, du lumpen-prolétariat. Qui avait, vraiment, compris, ce discours ?


C'est, cependant, un discours de forte teneur idéologique, retransmis par la télévision, et qui va orienter, DIRIGER, effectivement, le vécu social et politique des Burkinabè… En quatre années de règne, les jeunes officiers dirigeants du Conseil national de la révolution (CNR), vont imprimer un dynamisme exemplaire à leur pays : tous les secteurs de la production sont, sans cesse alertés. Le Burkina Faso devient alors, un immense chantier à ciel ouvert : constructions de salles de classes, de centres de santé, tracés et aménagements de routes, politique d'hygiène, etc., tout cela, soutenu et mis en mouvement par une propagande et une pression idéologiques qui ne furent pas sans nous rappeler le contexte policé de la révolution cubaine.


Les nouveaux leaders, surtout leur porte-parole, le capitaine Thomas Sankara, ne s'en cachent d'ailleurs pas (4)…La création des CDR (en référence à ceux de Cuba) et des Tribunaux populaires (inspirés de Che Guevara), le discours, téméraire (à la limite de l'outrage à l'ordre ancien), la permanence des militaires dans le vécu quotidien du peuple nouveau, les jugements sommaires, la répression sans appel de l'intelligentsia critique, les slogans tapageurs et ravageurs, les prises de positions officielles (tranchées, sans nuance et, surtout, sans égard aux chefs d'Etat environnants non membres de la ligne de front), etc., tout, ici, se présente comme une copie de la révolution cubaine.


Mais c'était, surtout, un climat de forte pression psychologique ; un climat de déclarations démagogiques, spectaculaires, certes, mais inutilement provocateurs et inefficaces… Il y a tant de choses à dire sur Thomas Sankara. Tant de choses… belles, comme mauvaises ! Brûlons cependant les étapes, pour les nécessités d'un article de journal.Fin de l'histoire et début de la légendeDes dissensions sournoises fissurent, entre-temps, et progressivement, le mur du CNR.


Les exactions des CDR, les jugements sommaires rendus par les Tribunaux populaires, le climat de répression policière, l'hostilité grandissante de nombreux chefs d'Etat que commençaient à exaspérer les outrances verbales du jeune et présomptueux révolutionnaire, etc., tout cela finit par atteindre un seuil de contradictions impossibles à gérer… Le soir du 15 octobre 1987, la nouvelle grave parvint aux oreilles du monde entier, stupéfié : Thomas Sankara, ainsi que 12 de ses collaborateurs, viennent d'être assassinés par un détachement militaire, à l'issue d'un putsch.


Le nouvel homme fort du pays des hommes intègres ( ?) s'appelle Blaise Compaoré. Il était le second du régime. L'homme de confiance du capitaine Thomas Sankara. Et, ceux des habitants du pays des hommes intègres, qui avaient de la mémoire, se souvinrent que l'officier au cœur pur et aux rêves de grandeur pour le pays, avait dit un jour que, seul Blaise Compaoré, son compagnon d'armes, son homme de confiance et son ami-frère, pouvait le tuer, si l'envie de le faire le prenait. Et il en fut, peut-être, ainsi !


Peut-être… Deux années après, exactement le 19 septembre 1989 étaient exécutés les commandants Jean-Baptiste Lingani et Henri Zongo. Des 4 compagnons d’armes de la révolution du 4 août 1983, il ne restera plus qu’un seul: Blaise Compaoré. Une fois de plus la révolution avait mangé ses propres enfants. C’est une vieille chanson. Il s'appelle Isidore-Noël Thomas Sankara. La jeunesse de son pays l'appelait, affectueusement : Tom Sank. Il est né le 21 décembre 1949 à Yako (Pitié, en baoulé !).


Il est arrivé au pouvoir, dans un pays d'Afrique qui s'appelait la Haute-Volta, le 04 août 1983. Il a changé le nom de ce pays, et l'a baptisé de celui de Burkina-Faso - le pays des hommes intègres. Le 15 octobre 1987, il a été assassiné, à l'issue d'un putsch. Voilà ce que dit de lui, l'histoire objective. Il était le fils du soleil et de la pluie avare du Sahel. Il était un quêteur d'aubes nouvelles, le prophète et l'artisan de la renaissance d'un petit pays qui, naguère, grelottait de honte et de nudité scandaleuse.


Une nuit tombante, des dévoreurs d'âmes l'ont précipité dans le royaume souterrain où trônent, superbes et de grandeur immaculée, les immortels de l'Histoire ! Ainsi, dira de lui, le conteur habile d'un soir de souvenirs lancinants. L'histoire de Sankara est finie. Vive sa légende !


Tiburce KoffiEcrivain, ex-membre du club sankariste de Ouaga.
tiburce__koffi@yahoo.frTél. (00225) 01-05-40-43.


Notes : 1 / " Mémoire d'une tombe ", un roman de Tiburce koffi, en hommage à la révolution sankariste. La sortie de ce livre, prévue pour ce lundi 15 octobre, a été différée.
2 / Voir, notamment : " Sankara le rebelle " de Sennen Andriamirado, " Thomas Sankara : Oser inventer l'avenir ", présenté par David Gakunzi, " Les années sankara ", de Bruno Jaffré, " Thomas Sankara, l'espoir assassiné " de Valère D. Somé, etc.
3/ Lire " La lutte des classes en afrique ".
4/ Discours d'orientation politique, 02 octobre 1983.
5/ Le 08 octobre 1983, Camillo Guevara, le fils du Che, est ainsi reçu, en grand pompe, à Ouagadougou, dans le cadre d'une exposition en commémoration du 20 ème anniversaire de l'assassinat de Che Guevara. Le discours prononcé à cette occasion fut le dernier de Thomas Sankara.


Pendant ce temps, le RDR de Alassane Ouatarra commémore l'arrivée au pouvoir de Blaise Compaoré, ce même lundi du 15 octobre, rapporte le quotidien ivoirien "Le Nouveau Réveil".


20ème anniversaire de Compaoré au pouvoir : Une délégation du RDR au Burkina
lundi 15 octobre 2007

Madame le Professeur Henriette Dagri-Diabaté, Secrétaire Général du Rassemblement des Républicains (RDR) a quitté à Abidjan ce matin pour Ouagadougou la capitale du Burkina Faso, où elle représentera du 14 au 16 Octobre 2007, le Premier Ministre Alassane Dramane OUATTARA, Président du RDR, invité à la cérémonie de commémoration du 20ème anniversaire de l'accession au pouvoir de SEM Blaise COMPAORE, Président du Faso. Madame le Secrétaire Général du RDR est à la tête d'une importante délégation du Parti comprenant notamment :-Monsieur Amadou Gon COULIBALY Secrétaire Général Délégué ;-Monsieur Amadou SOUMAHORO Secrétaire Général Adjoint Chargé des Affaires Politiques ;-Madame Camara Kandia, Secrétaire Général Adjoint chargé de l'Animation, de la Formation et de la Solidarité, Porte Parole Adjoint ;-Monsieur le Professeur Hyacinthe SARASSORO, Vice Président du Conseil Politique ;-Monsieur le Professeur SIDIBE Valy Secrétaire National à la Formation;-Monsieur KARAMOKO Yayoro, Président du Rassemblement des Jeunes Républicains (RJR). Madame le Professeur DAGRI-DIABATE participera également au Colloque International:"Démocratie et Développement", organisé par le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) à l'occasion de cette cérémonie de commémoration.Enfin, Madame Henriette DAGRI-DIABATE mettra à profit son séjour pour rencontrer les autorités du Burkina Faso et les responsables du CDP avant de regagner Abidjan.


Fait à Abidjan le 14 Octobre 2007
Pour la cellule de Communication Amadou Coulibaly
Conseiller en Communication

2 commentaires:

Stéphanie a dit…

Echange de bons procédés : je suis venue à mon tour pérégriner sur votre blog et je viens de lire avec un immense intêret cet article sur un sujet qui me passionne : "Tom Sank" et surtout sa "légende". Cet article est absolument remarquable d'analyse et d'objectivité, ce qui est somme toute assez rare lorsque l'on aborde l'histoire du "héros" Sankara. Très difficile, aujourd'hui, de faire la part des choses. Mâme les Burkinabè s'y perdent, tiraillés entre les réminiscences de l'aura du flamboyant capitaine et les souvenirs moins enthousiastes du quotidien sous l'ère révolutionnaire... Merci donc pour cet article et bravo pour ce blog de grande qualité.

Edgar Yapo a dit…

Stéphanie, merci à vous aussi. Mais cet article bien que publié sur mon blog n'est pas de moi. Il est de Tiburce Koffi à qui je transmetrais fidèlement vos félictations. Quand à moi, je me contente de garder (bien jalousement) les félicitations que vous m'adressez pour la qualité de mon blog ! Merci et au plaisir.